La sortie médiatique de la Présidente-Directrice Générale du groupe Eramet sur une chaîne de télévision française aura eu le mérite de mettre en lumière deux visions du développement économique qui, sans être antagonistes, répondent à des logiques fondamentalement différentes.

D’un côté, celle d’un grand groupe minier international dont la vocation première demeure la préservation de la rentabilité de ses investissements et la défense des intérêts de ses actionnaires. De l’autre, celle d’un État souverain qui considère désormais que la valorisation locale de ses ressources naturelles constitue une condition indispensable à son développement économique, social et industriel.
En annonçant l’interdiction des exportations de minerai brut de manganèse à compter du 1er janvier 2029, le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a posé un acte politique majeur. Bien plus qu’une simple réforme sectorielle, cette décision marque une rupture historique avec un modèle économique hérité de plusieurs décennies, largement fondé sur l’exportation de matières premières faiblement transformées.
À travers cette orientation, le Chef de l’État poursuit une ambition claire : faire du manganèse non plus seulement une ressource d’exportation, mais un levier d’industrialisation, de création de valeur ajoutée, d’emplois qualifiés et de développement du capital humain gabonais.
Au cours de son intervention, la dirigeante d’Eramet a indiqué avoir pris acte de cette décision souveraine tout en soulignant les défis qu’elle implique. Elle a notamment insisté sur l’ampleur des investissements nécessaires dans les infrastructures industrielles, énergétiques et logistiques, rappelant que la transformation intégrale du minerai exige une énergie abondante, compétitive et décarbonée.
Ces observations relèvent d’une logique économique parfaitement compréhensible.
Toute entreprise privée est naturellement conduite à évaluer les risques, les coûts, les délais de rentabilisation ainsi que les conséquences industrielles de toute évolution majeure de son environnement d’affaires. Il est donc logique qu’un groupe de dimension internationale mette en avant les contraintes techniques et financières associées à une transformation aussi profonde de la chaîne de valeur.
De même, il n’est guère surprenant qu’Eramet exprime certaines réserves face à une réforme susceptible d’entraîner, à terme, une réorganisation de ses activités industrielles actuellement localisées hors du continent africain.
Le développement progressif d’unités métallurgiques au Gabon pourrait en effet modifier l’équilibre industriel existant et conduire à des ajustements sur certains sites de transformation implantés à l’étranger, notamment en Europe. Là encore, la volonté de préserver des installations existantes ainsi que les emplois qui y sont rattachés relève d’une logique industrielle parfaitement légitime.
Cependant, la responsabilité d’un Chef d’État obéit à une autre exigence.
Le manganèse gabonais constitue une richesse nationale appartenant au peuple gabonais. Il est donc légitime que les autorités publiques recherchent les mécanismes les plus efficaces pour maximiser les retombées économiques, technologiques et sociales générées par cette ressource sur le territoire national.
Pendant de longues années, le Gabon a principalement exporté du minerai brut tandis qu’une part importante de la valeur ajoutée, des emplois qualifiés, du savoir-faire industriel et des transferts technologiques était créée ailleurs.
Aujourd’hui, les aspirations des populations ont évolué.
Les Gabonais souhaitent voir leurs ressources naturelles contribuer davantage à la transformation structurelle de leur économie. Ils aspirent à accéder à des emplois industriels de qualité, à développer des compétences de haut niveau, à participer à l’émergence d’un tissu industriel national et à bénéficier plus directement des richesses issues de leur sous-sol.
Car la souveraineté économique ne se résume pas à l’exploitation des ressources. Elle suppose également la maîtrise de leur transformation, de leur commercialisation et de la valeur qu’elles génèrent.
La transformation locale du manganèse répond précisément à cette ambition.
Elle ouvre la voie à l’émergence d’une véritable filière métallurgique nationale susceptible de générer des milliers d’emplois directs et indirects, de favoriser les transferts de technologies, de stimuler la recherche, de renforcer les compétences nationales et de favoriser l’installation d’industries connexes dans de nombreux secteurs.
Au-delà des seuls bénéfices économiques, cette stratégie constitue également un puissant moteur de modernisation des infrastructures nationales.
Les investissements nécessaires dans les domaines énergétique, ferroviaire, portuaire et industriel profiteront à l’ensemble de l’économie gabonaise. Ils renforceront durablement la compétitivité du pays et créeront les conditions nécessaires à l’industrialisation d’autres filières stratégiques.
L’un des principaux arguments avancés par Eramet concerne précisément la disponibilité d’une énergie abondante, compétitive et propre. Or cette problématique se situe déjà au cœur de la vision des autorités gabonaises.
L’objectif poursuivi par le Chef de l’État n’est pas d’imposer une industrialisation improvisée, mais bien d’organiser une montée en puissance progressive, structurée et concertée des capacités industrielles nationales, en s’appuyant sur les investissements nécessaires en matière de production énergétique.
Dans cette perspective, la coopération entre l’État et les opérateurs miniers demeure essentielle.
Les entreprises présentes au Gabon disposent d’une expertise technique reconnue ainsi que d’une expérience industrielle considérable. Elles peuvent ainsi contribuer, aux côtés des pouvoirs publics, à bâtir les infrastructures indispensables à la réussite de cette transition.
Il ne s’agit donc pas d’opposer investisseurs et ambition nationale, mais de construire un nouveau partenariat fondé sur un partage plus équilibré de la valeur créée à partir des ressources gabonaises.
La décision prise par Brice Clotaire Oligui Nguema ne traduit nullement une remise en cause de la présence des investisseurs internationaux. Elle affirme plutôt une exigence nouvelle : celle d’une industrialisation davantage ancrée sur le territoire national et créatrice de bénéfices tangibles pour les populations.
Les défis seront nombreux. Les investissements seront conséquents. La transition exigera du temps, du dialogue et une coopération étroite entre l’État et les opérateurs économiques.
Mais les gains attendus — industrialisation, création d’emplois, montée en compétences, transfert de technologies, développement des infrastructures et diversification de l’économie — confèrent à cette réforme une portée stratégique majeure.
En faisant de la transformation locale du manganèse un objectif national, le Président de la République inscrit le Gabon dans une dynamique de souveraineté économique assumée.
L’ambition est claire : faire du Gabon non plus seulement un pays extracteur de matières premières, mais une nation industrielle capable de transformer elle-même les richesses issues de son sous-sol au bénéfice des générations présentes et futures.
Pour nombre d’observateurs, cette orientation relève avant tout d’une vision : celle d’un patriotisme économique assumé, placé au service du développement national.








